Henri de Pazzis, paysan poète à l'épreuve de la vulnérabilité

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Direction la Provence, dans un vallon au pied des Alpilles, pour rencontrer Henri de Pazzis, dans sa maison, baptisée Le mas de l’aube. "Je voulais avoir cette ouverture vers l’orient, vers le premier soleil. C’est un grand besoin d’être orienté, d’établir un rapport géographique avec le monde. Comme mon travail d’écriture commence dans la nuit, c’est important pour moi d’être aux premières loges de ce qu’il va se passer quand le jour va se lever. C’est comme l’accomplissement d’une révolution quotidienne que d’assister à cette naissance du jour", témoigne, au micro de Thierry Lyonnet ce poète et philosophe, auteur de "Murmures du monde" (éditions Hozhoni) Un seul et même travail Après avoir fondé et dirigé près de 30 ans Pronatura, le premier réseau de maraichers et d'arboriculteurs biologiques créé en 1987, Henri de Pazzis est devenu paysan, producteur de blé ancien, du blé libre comme il aime le dire. De ce blé, il fabrique une exceptionnelle farine, que lui achètent les plus grands boulangers de la région. Poète et paysan, il considère sa vie comme un tout. "La nature véritable de l’être humain, pense-t-il, est la nature poétique. Nous sommes par nature poétiques, c’est-à-dire que nous sommes des transformateurs et faisons apparaître des choses qui n’existaient pas. Ce qui apparaît comme un double travail, à la table d’un côté et le travail de la terre est un seul et même travail. On essaie de préparer quelque-chose. On prépare l’avènement de la graine qui va germer et l’avènement de la parole sur le papier. Et on cueille ce qu’il vient. Parfois rien ne vient, parfois c’est de la boue et parfois quelque-chose apparaît. C’est la même chose dans l’écriture". A l’aube d’une nouvelle agriculture ? Alors qu’émergent de plus en plus des initiatives de permaculture et un rapport à la terre différent, "doux et très profondément amical", Henri de Pazzis observe combien cela tranche avec ce phénomène encore dominant d’une agriculture massivement équipée, outillée, utilisant des camisoles chimiques et des méthodes génétiques brutales. Deux humanités qui coexistent. "L’une cherche la paix et l’autre est encore dans la guerre, la domination et la contrainte". Le fait de choisir la paix est d’une grande exigence mais " je crois dans cette paix et dans cette relation intime avec le vivant". A l’âge de 19 ans, il s’installe à Saint-Rémy de Provence, après avoir découvert cette région chez son oncle et sa tante, René et Jacqueline Dürrbach, des artistes qui vivent la grande révolution intellectuelle du cubisme, très proche de la nature. "J’avais le sentiment très fort que quand les hommes se tournaient vers l’art et essayaient de faire surgir la beauté, c’était un avènement de nature humaine. Je considérais que l’art était ce qu’il y avait de plus important et que c’était à ça qu’il fallait se vouer". "La grande faiblesse de notre humanité réside dans le fait qu’elle n’expérimente pas charnellement ce qu’est le monde" Les mains dans la terre "Nous ne pouvons pas imaginer, nous ne pouvons pas penser en étant coupés de la réalité du monde, c’est-à-dire de la nature. Je pense que le désarroi dans lequel est notre humanité vient de cette coupure avec un lien charnel. Nous sommes des êtres pensants à condition que la chair elle-même vive pleinement les choses", souligne Henri de Pazzis, qui cultive ses 45 hectares de blé. "La grande faiblesse de notre humanité, ajoute-t-il, réside dans le fait qu’elle n’expérimente pas charnellement ce qu’est le monde. Pour moi, c’est un point central !" A l’époque de Pronatura, il pensait que s’allier avec des financiers était la bonne manière de développer l’agriculture biologique, il s’est rendu compte que la nature des organisations ne se change pas comme ça et que le rapport au temps n’était pas le même. De l’exil à la réconciliation "Pour moi, l’exil, c’est la séparation avec le monde, avec la terre, la nature. Tous ces mots sont imparfaits. Même les puissants il y a quelques siècles étaient infiniment plus liés à la réalité des choses… L’épreuve charnelle est indissociable de notre expérience humaine mais c’est difficile car nous appartenons à une phase de l’humanité qui s’est éloignée. Trouver un modèle d'agriculture qui nous permette de nous nourrir sans défaire, sans fragiliser, sans appauvrir l'ensemble productif de la terre, c'est un processus lent, complexe et qui prend du temps. C'est dans la lenteur qu'apparaissent et se construisent ces solutions dont nous avons besoin". La vulnérabilité éprouvée très fortement quand on est au contact des éléments, rappelle-t-il, est la réalité première de notre condition humaine. "Nous sommes profondément vulnérables et c'est une belle chose !"

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