Les paysages avalent presque tout, de Maxime Actis

 
Partager
 

Manage episode 281357250 series 1131357
Par Pierre Ménard, découvert par Player FM et notre communauté - Le copyright est détenu par l'éditeur, non par Player F, et l'audio est diffusé directement depuis ses serveurs. Appuyiez sur le bouton S'Abonner pour suivre les mises à jour sur Player FM, ou collez l'URL du flux dans d'autre applications de podcasts.

Ce livre se compose de fragments accumulés au fil d'une errance à travers les paysages européens, morcelé en autant de moments que de lieux parcourus. Le voyage est banal, la description des paysages se concentre plutôt sur les détails insignifiants, sans relief, menus faits et gestes du quotidien réduits à presque rien, lambeaux de propos rapportés et réflexions désabusées, que sur un pittoresque récit de voyage. Les souvenirs surgissent en marge, dans leur effacement même. L'une des figures croisées brièvement, comme elles le sont toutes dans ce livre, est d'ailleurs affectée de pertes de mémoire. La vie nomade s'éprouve et se perd dans ses trous de mémoire. Le poème se confronte à la trivialité du réel pour nous permettre de voir le monde qui nous entoure et sa disparition dans le même mouvement.

Les paysages avalent presque tout, Maxime Actis, Éditions Poésie/Flammarion, 2020.

Extrait du texte à écouter sur Anchor

« 74

poèmes sont ces vrais corps qui se collent ensemble
finalement pas vraiment l'espace vicié que j'imaginais
vrais corps mais présents, palpables, ils sont là, poèmes tumeurs
75

sentier en terre battue et après quelques centaines de mètres un mec bricole
sa caisse capot ouvert
des chiens gueulent et me sautent dessus alors il crie
carte mal renseignée, trop imprécise, je montre du doigt ma destination
un autre mec vient, ils vivent là, derrière le chemin, à l'écart, entre deux routed
c'est la lisière de la forêt
on peut dire l'orée
il appelle un gamin et me dit de le suivre
je suis ses pas presque en courant à travers les buissons noirs
le sentier se rétrécit et il pousse les plantes à épines
ciel indistinct et on sort de la forêt
il pointe du doigt la route
elle est de l'autre côté du pont de service d'un barrage
c'est très haut
il me laisse là, il me demande un billet, je fouille dans mes poches, je n'ai rien
il me fait signe de la main
l'espace étroit contre les rambardes de sécurité
je trouve la route
76

plus tard stop en contrebas, la rivière
brouillard
puis collé contre dossier en cuir d'une berline qui tourne autour de la
montagne
le conducteur parle des gitans
il dit qu'ils sont fous et imite un couteau sous la gorge

plusieurs fois ensuite

des dires
77
parking supermarché Trangé près du Mans
zones industrielles et commerciales avec grands panneaux publicitaires
en caravane c'est pratique les routes très larges
parking supermarché animaux tels chameaux bouffent de l'herbe entre les
magasins
triste mais collage surréaliste
rogner Ia réalité pour la faire entrer dans le livre
partage du goûter avec les forain regardant la caravane elle dit
vous devriez nues suivre

les regrets se nourrissent comme des animaux tristes
78

formation près de l'université
on dort sous un pont autoroutier derrière un terrain de sport
on retire les ronces pour que la voiture passe dans l'herbe grasse
on l'écrase
les roues tournent dans le vide pendant la manœuvre
le soir des phares passent lentement
on imagine des mecs qui en enlèvent d'autres
virée nocturne de Frank et Jeffrey dans Blue Velvet, sans les lignes jaunes
sur la route, routes secondaires à nids de poule
emballages de capotes par terre dans les ronces
79

fait trop chaud, stop pas OK, pas une voiture, pas bon texte
bloqués là avec sueur le long des jambes et à l'intérieur des habits
maisons en bois les unes à la suite des autres, portails sculptés, longtemps
après les prières automobilistes une charrette s'arrête et dedans un homme
fait signe, OK, oui, on monte, il a un chapeau et la peau de quelqu'un
qui est resté longtemps dehors
brune et sculptée comme le bois brut
deux chevaux repartent sabots sur béton
80

charrette et longues minutes, pas grande vitesse, cagnard
l'homme parle mais on ne comprend pas, on essaye de lui
dire, c'est difficile, ses mots s'imposent, parlent fort, là, il continue
la route descend, forêt à droite, forêt collée à la route, il est soûl
l'odeur ne trompe pas
l'homme commence à dire certains mots qu'il accentue et qu'il accompagne
de gestes obscènes
OK
on va se remettre à marcher
81

comme dans les films avec habits d'époque (XIXe siècle) on descend de la
charrette en mouvement
loin on contourne les arbres, on s'enfonce dans les bois, charrette perdu
derrière un virage, il gueule un peu
les arbres et rayons du soleil tombent par terre
ils n'ont aucun nom, ce sont des arbres
elle dit que c'est comme la forêt dans Antichrist avec la cabane sur le
monticule
nus les bretelles du sac dessinent des marques rouges le long du dos
on fait du feu, buissons chétifs et difformes dans la clairière
aucun froissement de feuilles, ces lueurs d'été derrière les grands branchages
des ombres affreuses dessinent le soir

lumière tape un tas de pierres et les troncs
82

plusieurs jours
on a fait un feu
reflété contre visages, il ne fallait pas que la fumée se voie
il y avait de l'eau, on s'épongeait le corps
les feuilles par terre et en haut pas les mêmes
endormis sous la toile et le vent et
à peine le ciel, pas grand-chose, juste
pour savoir que le monde autour existe
on n'est plus dedans
83

elle dit qu'elle a un ami qui était obsédé par l'image du vagina dentata
elle dit qu'il aurait été inquisiteur à une autre époque
elle dit qu'elle trafique avec la terre, la forêt, les champignons
elle dit que la forêt peut t'avaler mais il ne faut pas résister, qu'une racine
peut s'enrouler autour de ton pied et t'emmener au fond, les ronciers
sous la terre déchirent la peau

et elle dit qu'après
la forêt nous recrache
84

nuit noire et animaux qui rampent, on dort la tête près du sol

k lendemain la route nous mène à un monastère vide
c'est un cul-de-sac
contre la colline ça s'arrête

19.07.2019
je cherche le lieu, aucun nom, aucune une route ne se termine
à l'intérieur de la tète aucun nom, aucune sonorité
nez sur la carte, une carte, le centre de la Roumanie
rien ne ressemble à ce dont je ne me souviens pas
peut-être que ça n'existe pas
à un moment des religieux interdisent de prendre des photos de l'église »

Les paysages avalent presque tout, Maxime Actis, Éditions Poésie/Flammarion, 2020.

Vous pouvez suivre En lisant en écrivant, le podcast des lectures versatiles en vous abonnant sur l'un de ces différents points d'accès :

48 episodes