Les vicissitudes de l'Histoire

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Du bout des lèvres et du bout des doigts, notre pays s’est résolu à commémorer Napoléon. « Commémorer n’est pas célébrer » a-t-on pris soin de préciser. Le maire de Rouen Nicolas Mayer-Rossignol, s’est moins embarrassé de scrupules : profitant du déboulonnage pour restauration de la statue de Napoléon place de l’Hôtel de Ville, il a proposé de ne pas la remettre en place, mais de la remplacer par une statue de… Gisèle Halimi. Sans commentaire. Ou plutôt si, commentons. Indépendamment de ce qu’on peut penser de l’un et de l’autre, il est intéressant de voir mettre en balance deux personnages d’envergure à ce point différente que la suggestion prêterait à rire si elle n’était si affligeante. Mais il est plus intéressant encore de considérer les lunettes historiques qu’on utilise en la circonstance. On peut les résumer d’un simple signe arithmétique : Napoléon égale l’esclavage ; Halimi égale la libération. C’est aussi simple que cela. Il n’est pas mauvais que deux siècles après la mort de Napoléon, on prenne davantage conscience de la complexité du personnage, avec ses ombres et ses lumières. Mais n’en avait-on pas pris conscience depuis longtemps ? Ce qui caractérise notre époque, c’est bien plutôt la tendance à la caricature idéologique la plus sommaire, la plus simpliste, et donc la plus totalitaire et la plus haïssable. Comment, mais comment en sommes-nous arrivés là ? J’hésite à commenter ici le malheureux projet de « déconstruire notre histoire » avancé par Emmanuel Macron, tant les politiques se sont empressés de s’en emparer voracement pour gagner des voix. Je m’en tiendrai à dire que c’est un projet qui, s’il était appliqué, serait profondément délétère, car aucun peuple ne peut exister et se projeter vers l’avenir sans ce qu’on pourrait appeler un récit national qui lui donne foi en lui-même et en son propre génie. Or le drame de la France, comme l’écrit Marcel Gauchet, c’est que « depuis le XIXe siècle [elle] doute profondément de son destin historique ». Et la déconstruction, cette « grimace moderne du nihilisme » (Pierre Magnard), n’est qu’un travail de sape des principes de toute civilisation, « l’ennemi mortel de toutes les formes d’édification » (Jean-François Mattéi). Le génie de la IIIe république, qui fut une grande période d’enseignement de l’histoire avait été de récupérer la totalité de la grandeur passée et d’en donner un récit cohérent. La France gaullienne avait repris à son compte cette entreprise compromise par la catastrophe de la défaite et de l’Occupation. Elle a failli réussir, mais elle est venue s’échouer sur les récifs d’un nihilisme dont nous commençons à mesurer la puissance destructrice. Des généraux se sont insurgés récemment contre la légèreté avec laquelle on jetait aux chiens ce qui fait notre substance. J’ignore s’ils ont eu tort ou raison, mais je constate que la seule réponse qu’on a su leur apporter a été la sanction et la mise à la retraite : terrible aveu d’une impuissance à répondre et à débattre de l’essentiel – pour simplement tenter encore de savoir qui nous sommes.

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