La semaine de - La disparition de Béchir Ben Yahmed, fondateur du groupe Jeune Afrique

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Jeune Afrique, sous son leadership, aura été, de fait, une grande école, une école de rigueur, où il fallait constamment mériter sa place. Certains de ses choix de marketing ont souvent été très critiqués, au point d’affecter ceux qui avaient une attache affective à cette publication. Mais nous avons appris, avec le temps, à constater que la quasi-totalité des publications les plus grandes et les plus prestigieuses, de par le monde, se nourrissaient aux mêmes sources. Et si toute la différence, au fond, ne résidait que dans l’habileté à habiller des pratiques similaires, dans l’aptitude à sauver les apparences ? Béchir Ben Yahmed, fondateur du Groupe Jeune Afrique, grand patron de la presse panafricaine, s’en est allé, ce 3 mai, à l’âge de 93 ans. Pour vous, il était beaucoup plus qu’un illustre confrère. Pendant sept ans, il a été votre patron. Et l’on a compris, en vous écoutant au micro d’Edmond Sadaka, cette semaine, que sans sa fermeté, vous ne seriez peut-être pas resté dans son journal… Oui, à une époque où l’on aurait pu me sacrifier plus facilement, il a tenu bon, en effet, contre des chantages d’Etat, en misant sur le simple fait que je pouvais être un bon journaliste. Il m’a fait confiance, il a respecté mon travail, et même lorsque, sept ans plus tard, j’ai démissionné, il a pris ma décision avec élégance, en saluant publiquement la qualité du geste et de la lettre de démission, suggérant même à ceux que cela intéresserait d’en demander copie à ses services. Au regard de son envergure, des hommages lui sont rendus de partout, sa vie continuera d’être racontée, et son œuvre, d’être mise en valeur. Aussi, pour illustrer quelques-uns des grands traits que je voudrais brosser de l’homme, vous m’excuserez de m’appuyer sur des témoignages personnels. Après tout, à chacun son BBY. Il avait ce qu’il faut d’intelligence politique et de subtilité, pour résister à la tentation des décisions à courte vue. Il savait faire preuve de fermeté, pour s’opposer à l’arbitraire et à certaines injustices. Comme patron de presse, il était exigeant, ne respectait que le travail très bien fait, même s’il tenait aussi à une certaine productivité. Pour contrebalancer cette course à la quantité, il avait, un temps, instauré un prix pour le « Meilleur Reportage », ou la « Meilleure Enquête » de l’année, dont le vainqueur, sélectionné par un jury extérieur, avait droit, comme le « stakhanoviste », à un quatorzième mois de salaire. Mais qu’est-ce qui vous a attiré, vous, à Jeune Afrique ? Il y avait de très belles plumes à JA : Soudan, Sennen… Et surtout la propreté de l’ensemble des textes, l’écriture, donc de bons correcteurs et d’excellents secrétaires de rédaction. De plus, la petite marge de liberté que je percevais dans les colonnes de Jeune Afrique me convenait davantage que tel espace, où tous les pays dits progressistes étaient des vaches sacrées. J’étais un journaliste en quête de liberté. Et j’ai pu apprécier, au fil du temps, à quel point mon travail était respecté par lui. A la chute de Jean-Claude Duvalier, je suis revenu d’Haïti avec des notes de frais démesurées, pour avoir, avec trois autres confrères parisiens, affrété un jet privé de Saint-Domingue à Port-au-Prince. Béchir Ben Yahmed a tout simplement salué, en conférence de rédaction, la qualité de mes reportages, et loué comment je m’étais battu, pour arriver en Haïti, alors que les frontières étaient fermées. Puis il m’a convoqué dans son bureau, pour me dire qu’à partir de cet instant, je pouvais partir en reportage où je voulais, quand je voulais, sans autre justification que ma seule appréciation. Il m’impose, fin 1986, pour aller couvrir, à Bangui, le procès de Bokassa. Puis, en octobre 1987, il me préfère au « spécialiste », pour aller, au Burkina, après l’assassinat de Thomas Sankara. En 1988, il me fait signer un contrat, pour une biographie de Léopold Sédar Senghor, que torpilleront quelques barons… Voir son travail respecté, au point d’inspirer une telle confiance à son patron, n’est-ce pas, après tout, le rêve de tout journaliste ?... Vous avez pourtant démissionné, en 1990… On peut démissionner sans se fâcher. Hugo Sada, alors rédacteur en chef de l’hebdo, m’avait rapporté, au sortir d’une réunion, que BBY avait dit qu’avec cette démission, j’étais monté très haut dans son estime. Je suis parti, sans que, jamais, ne se perde le respect. Je le respectais, et le respecterai à jamais.

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