Sophie Germain, le mathématicien était une femme

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Afin d’assouvir sa passion pour les mathématiques, la jeune Sophie Germain est prête à tout. Comme désobéir à son père et tromper une grande école parisienne : Polytechnique.

Son subterfuge lui ouvre les portes de cette science, alors interdite aux femmes, à laquelle elle s’adonne avec talent. Elle marque sa discipline par la complexité de ses raisonnements et côtoie les plus illustres scientifiques de son temps, tout en restant dans leur ombre


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Transcription du podcast :

1794. Joseph-Louis Lagrange lit avec attention un courrier qui lui est adressé. Le vénérable scientifique, à qui l’on doit de nombreuses avancées en mécanique céleste ou sur la théorie des nombres, n'a plus rien à prouver. Il termine sa carrière prolifique en tant que professeur à l’école Polytechnique dans un Paris en pleine révolte. La Terreur parcourt les rues et les scientifiques ne sont pas épargnés. Joseph-Louis a vu tomber la tête de son meilleur ami avec qui il participe à l’élaboration du système métrique : Laurent Lavoisier. Dans ce contexte troublé, il essaye de mener ses cours au mieux. S’il est de notoriété publique que ses élèves le haïssent, à cause de son accent italien marqué et sa voix fluette, il les pousse tout de même à lui partager leurs réflexions après chaque leçon.

Parmi les commentaires qu’il reçoit, ceux d’un certain Antoine Auguste Le Blanc sont les plus pointus. Impressionné par ses remarques sur la théorie des nombres, Joseph-Louis initie une correspondance scientifique avec le jeune homme. Après de longs échanges, il décide de le convier dans son bureau de l’École Polytechnique.

On toque à la porte. Le voici ! Joseph-Louis s’était imaginé mille et une choses à propos d’Antoine Auguste. Parfois, il le pensait malingre et peu gâté par la nature. Ou au contraire, il le voyait comme un brillant jeune homme bien élevé, aussi doué pour la rhétorique que les raisonnements scientifiques. Mais là... il devait y avoir une erreur ! Antoine Auguste Le Blanc a la bouche bien dessinée et le nez un peu trop long. Il porte ses longs cheveux attachés en chignon. Le brillant cerveau avec qui Joseph-Louis Lagrange échange depuis plusieurs mois est en réalité une jeune femme de 19 ans ! Une certaine Sophie Germain.

1789. La petite Sophie passe la plupart de son temps dans la bibliothèque de son père. Ambroise-François Germain ne veut pas voir sa fille traîner dehors alors que la Révolution vient d’éclater. Les livres fascinent Sophie, surtout ceux qui parlent de science. Elle a lu et relu la grande Encyclopédie de Diderot, mais son préféré relate l’histoire et les théories d’Archimède. Si les posters avaient existé au XVIIIe siècle, elle aurait probablement recouvert les murs de sa chambre avec des portraits du mathématicien antique. Sophie est particulièrement inspirée par l’histoire de sa mort : tué, à ce qu’on dit, par un soldat romain alors qu’il traçait des cercles sur le sable sur une plage à Syracuse en Sicile.

Le XVIIIe siècle est plein de bouleversements scientifiques, politiques ou encore philosophiques, mais les jeunes femmes comme Sophie sont tenues éloignées de cette agitation. Sophie souhaite devenir mathématicienne : manipuler les chiffres, élaborer des théories comme Archimède et ainsi comprendre le monde. Mais son père a d'autres projets de carrière pour elle : il ne souhaite pas voir sa fille se tourner vers une carrière trop masculine. Il préfère qu’elle se tourne vers un autre type de science. Les sciences ménagères. Pleine de détermination, Sophie se procure les cours de mathématiques de l’école Polytechnique, qui est interdite aux femmes. D’ailleurs, elle le restera jusqu’en 1970, soit près de deux cents ans de connaissance rendue inaccessible aux femmes. Dès le départ, Sophie se passionne pour la théorie des nombres, une branche des mathématiques qui s’intéresse aux propriétés des nombres entiers naturels ou relatifs. Ce sont ses remarques sur cette théorie qui impressionnent Lagrange.

D’ailleurs ce dernier ne se formalise pas de la supercherie montée par Sophie pour le rencontrer. Au contraire, il est impressionné par sa ténacité et son courage. Le vieux scientifique et la jeune femme brillante se lient d’amitié. Leur entrevue ne passe pas inaperçue du cercle scientifique parisien et Sophie devient rapidement la coqueluche de ce petit monde. Elle devient la protégée de Jacques Antoine Cousin qui met à sa disposition son immense bibliothèque et sa richesse. La famille de Sophie finit par la soutenir aussi. Son père et les mariages avantageux de ses deux sœurs, Angélique et Marie-Madeleine, lui assurent des revenus confortables sans qu’elle ait à travailler.

Elle peut ainsi consacrer chaque instant de sa vie aux mathématiques, domaine scientifique auquel elle apporte une contribution certaine. En 1801, elle échange des dizaines de lettres avec Carl Friedrich Gauss – le même Gauss que la fameuse courbe – sous son nom de plume, Le Blanc. Une profonde amitié se noue entre les deux scientifiques. La ville natale de Gauss est envahie par la Prusse et Sophie joue de ses relations pour assurer la sécurité de son ami. Elle lui révèle alors sa véritable identité. Gauss réagit en ces termes, le 30 avril 1807 :

« Comment vous décrire mon admiration et mon étonnement, en voyant se métamorphoser mon correspondant estimé M. Leblanc en cet illustre personnage, qui donne un exemple aussi brillant de ce que j'aurais peine à croire. (...) Les charmes enchanteurs de cette sublime science ne se décèlent dans toute leur beauté qu’à ceux qui ont le courage de l’approfondir. Mais lorsqu’une personne de ce sexe, qui, par nos mœurs et par nos préjugés, doit rencontrer infiniment plus d’obstacles et de difficultés que les hommes à se familiariser avec ces recherches épineuses, sait néanmoins franchir ces entraves et pénétrer ce qu’elles ont de plus caché, il faut sans doute qu’elle ait le plus noble courage, des talents tout à fait extraordinaires, le génie supérieur. »

Elle tente plusieurs fois d’intégrer l’Académie des sciences et finit par y parvenir le 8 janvier 1816. Sophie est alors la première femme à assister aux séances l’institution pluricentenaire en tant que scientifique et non en tant que femme de scientifique. Résolument moderne, elle ne se marie pas, ce qui était mal vu à son époque. Elle décède d’un cancer du sein le 27 juin 1831 à 55 ans. De Sophie Germain, il nous reste un théorème qui porte son nom et ses contributions au problème des surfaces et de la vibration des élastiques, qui n’ont pas été reconnus de son vivant. Mathématicienne de l’ombre, elle n’a pas publié d’article scientifique. Son nom n’apparaît qu’en note de bas de page dans la production de ses collègues masculins. (ironique) Ultime reconnaissance, La Poste lui a consacré un timbre en 2016.

Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration, Julie Kern. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !


Musique :

Patricia Chaylade

Of Course, par Emily Rubye

Friends From Far Alfied, Always Remembering, The Wind Is Changing, par Howard Harper-Barnes



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