Agnodice, la légendaire accoucheuse déguisée en homme

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Dans la Grèce antique, la médecine est une affaire d’hommes. Mais Agnodice, une jeune Athénienne, est bien décidée à devenir gynécologue. Sous une fausse identité, elle devient l’accoucheur (en réalité accoucheuse) la plus populaire de la ville. Au grand dam des hommes qui se vengeront d’elle.


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Transcription du podcast :

IVe siècle avant J.-C.. À l’écart de l’agitation de l’agora d’Athènes, une femme s’apprête à donner la vie. Une scène vieille comme l’humanité. Mais dans la capitale grecque, accoucher est un véritable cauchemar. Seuls les hommes sont autorisés à pratiquer la médecine et ne sont pas très habiles quand il s’agit de mettre au monde un bébé ou de gérer les complications. Notre Athénienne le sait, elle a vu plusieurs de ses amies mourir en couche sous les directives d’un médecin incompétent. Évidemment, elle ne veut pas subir le même sort. Alors que les contractions s’intensifient, l’angoisse de la future mère monte d’un cran. Son cœur bat à tout rompre et son souffle s’accélère.

Le médecin entre dans la chambre et dispose ses instruments près de son lit. On apporte une bassine d’eau chaude et du linge propre. Malgré l’accouchement imminent, la future mère s’agite et proteste. Elle a peur pour sa vie et celle de son bébé. L’accoucheur a alors un geste surprenant. Dans l’intimité dans la chambre, il retire sa tunique et dévoile une poitrine androgyne mais bien présente. C’est une femme travestie en homme ! Pour la plupart des Athéniens, elle est Miltiade, un médecin comme les autres. Mais pour celles qui connaissent son secret, elle est Agnodice, gynécologue maîtresse dans l’art de l’accouchement.

Il y a longtemps, les femmes accouchaient avec l’aide de leurs tantes, cousines ou voisines. Ces femmes particulièrement habiles détenaient alors un savoir précieux sur l’accouchement mais aussi sur les maladies des femmes et de l’enfant. Une tradition qui a disparu à l’époque où se déroule notre histoire. Dans l’Athènes du IVe siècle avant J.-C., la médecine est devenue une affaire d’homme. Privées de leurs sages-femmes, les femmes d’Athènes préfèrent se laisser mourir que d’être accouchées par un homme. Mais Agnodice bouleverse tout.

Sa vie commence sous les meilleurs auspices. Elle naît dans une famille athénienne aisée et son père la pousse à étudier. Comme beaucoup de femmes de son temps, elle est confrontée à un problème. Ce qui l’intéresse, en l'occurrence l’étude de la médecine, lui est interdit. Elle use d’un stratagème vieux comme le monde : le déguisement. Déterminée, elle coupe ses cheveux à la garçonne, emprunte une tunique à son père et bande sa poitrine. Agnodice devient Miltiade. Elle s’embarque alors pour Alexandrie, elle veut apprendre auprès du meilleur professeur : Hérophile.

Le médecin est auteur de neuf traités d’anatomie, dont un d’obstétrique, et l’un des rares à s’intéresser au corps humain sain et à son fonctionnement. Il est le premier à décrire en détail les ovaires et les trompes de Fallope. Bien qu’il soit brillant, Hérophile n’échappe pas aux diktats de la société de son temps. Pour lui, les ovaires ne sont que des testicules de femmes. Son école de médecine est la plus réputée du monde antique. Alexandrie est une ville à l’esprit ouvert, orientée vers la culture et les sciences. Les connaissances d'Hérophile sur l’anatomie humaine dépassent celles de tous ces contemporains, grâce aux dissections et autres autopsies autorisées dans la ville.

Sous couverture, Agnodice suit les enseignements de Hérophile tournés autour de l’expérimentation et des maladies propres à la femme, qui – stupeur ! – n’ont aucune origine mystérieuse. C'était une croyance populaire tenace dans l’Antiquité. Elle obtient son diplôme sans jamais être démasquée. De retour à Athènes, elle commence à accoucher les femmes de son entourage. Sa dextérité et son empathie sont appréciées de ses patientes qui ne jurent que par elle. Son nom s’échange aussi bien dans les quartiers pauvres d’Athènes, que dans les maisons les plus luxueuses. Le cabinet de Miltiade ne désemplit pas, laissant ses confrères désoeuvrés et amers.

Les médecins hommes d’Athènes lancent alors une rumeur : le si populaire Miltiade profite en réalité des femmes mariées dont il s’occupe. Il les séduit et abuse d’elles en toute impunité. La rumeur arrive rapidement aux oreilles de l’héliée, le tribunal populaire de plein air qui siège à l'Agora, au centre d’Athènes. Devant 6.000 héliastes, des citoyens de plus de trente ans chargés de rendre la justice, Miltiade doit répondre aux accusations qui pèsent sur lui. Agnodice est dans une impasse. Soit elle est jugée en tant que Miltiade pour avoir abusé de ses patientes, soit elle révèle son identité et risque la peine de mort pour exercice illégal de la médecine.

Tous les regards sont braqués sur elle, entre la fureur des médecins et l’angoisse des femmes qu’elle a sauvées. Elle doit se défendre, elle n’a rien fait de mal après tout ! Au contraire, elle a sauvé des vies, parfois les femmes et les enfants des Athéniens les plus respectés. À cet instant, elle choisit la vérité et, comme elle l’a fait maintes fois devant les femmes qu’elle a accouchées, elle retire sa tunique et dévoile sa poitrine. Miltiade le médecin-violeur est une femme ! Les héliastes sont sous le choc et réclament la mort de la traîtresse qui les a tous bernés. Elle est conduite en prison sous le regard satisfait des médecins.

Enfermée, Agnodice n’entend pas la colère qui gronde dans les rues d’Athènes. Ses patientes les plus aisées se réunissent et forment une rébellion. Si elles n’ont aucun pouvoir politique, elles ont de l’influence et savent l’utiliser. « Si Agnodice doit mourir, nous mourrons avec elle ! » clament-elles devant le tribunal.

Face à leur colère, l’affaire est portée devant les archontes de l’aréopage, organe judiciaire suprême de la Grèce antique. Ses membres, qui ne siègent que la nuit dans un tribunal qui n’autorise aucun artifice oratoire susceptible de tromper les juges, l'acquittent. Agnodice est libre et conserve le droit de pratiquer la médecine. Elle devient alors la première femme-médecin officielle de la Grèce antique.

Cette révolte féminine et les talents d’Agnodice marquent profondément les Athéniens, qui promulguent une loi qui autorise les femmes à étudier et pratiquer la médecine l'année suivante. La vie d’Agnodice a le souffle des mythes de l’Antiquité grecque. A-t-elle vraiment existé ? Beaucoup en doute. Son histoire est racontée par Caïus Julius Hyginus dans un chapitre de son ouvrage Fabulae, et emprunte beaucoup au mythe de Baubo, une figure féminine ésotérique de l’Antiquité grecque. Sa légende dit qu’elle devint à son tour professeur et que ses élèves ne manquaient pas de dire qu’ils avaient étudié auprès de la première accoucheuse de Grèce.

Merci d'avoir écouté Chasseurs de Science. La musique de cet épisode a été composée par Patricia Chaylade. Au texte et à la narration : Julie Kern. Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à nous laisser un commentaire et cinq étoiles sur les plateformes de diffusion pour nous soutenir et améliorer notre visibilité. Vous pouvez aussi vous abonner sur Spotify, Deezer et Apple Podcast pour ne plus manquer un seul épisode. Quant à moi, je vous retrouverai bientôt pour une future expédition temporelle, dans Chasseurs de science. À bientôt !


Musique :

Patricia Chaylade

Act II Hygro, par Jo Wandrini

Ancestors et The Beginning, par Gavin Luke

Oreste et Fragments instrumentaux de Contrapollinopolis, par l’ensemble Kerylos



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