Livre international - Russie: Irina Flige entretient la flamme du souvenir de Sandormokh

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La géographe et présidente de la branche pétersbourgeoise de l’association Memorial, Irina Flige, signe Sandormokh, le livre noir d’un lieu de mémoire (éditions Les Belles Lettres). Elle nous emmène dans le nord-ouest de la Russie, en Carélie, sur les lieux de l’un des charniers de massacre de masse de l’Union soviétique des années 1937-38. Un endroit qu’elle a découvert avec deux historiens il y a une vingtaine d’années et dont elle contribue à maintenir la mémoire. RFI : Pour exhumer ce charnier de Sandormokh, vous avez mené de longues recherches, qui s’apparentent à un travail de détective, que vous décrivez en détail dans votre livre. Vous avez travaillé avec l’historien Veniamine Iofe, aujourd’hui décédé, puis vous avez été rejoints par Iouri Dmitriev, historien de la terreur stalinienne, qui est aujourd’hui emprisonné pour pédopornographie, une affaire politique selon vous, sur laquelle vous avez prévu d’écrire, plus tard. Durant la Grande Terreur stalinienne de 1937-38, plus de 5 000 habitants de Carélie et 1 111 détenus des camps de l’archipel des Solovki ont été exécutés dans ce lieu que vous avez découvert. Irina Flige, ce lieu est emblématique de la diversité des victimes de la Grande Terreur, tant d’un point de vue sociologique que des nationalités qui composaient l’URSS. Irina Flige : C’est ce qui fait la singularité de Sandormokh. Les personnes qui y ont été fusillées venaient de diverses régions de l’Union soviétique (aujourd’hui, ce sont des pays différents). Ce sont des personnes qui ont été arrêtées, envoyées dans des camps, mais qui venaient de lieux très divers. C’est pourquoi Sandormokh est devenu un lieu de mémoire commun, pour des gens de nationalités, d’ethnies différentes ou pour des Russes venant de toutes les régions du pays. Parmi les victimes reposant dans ces charniers, qui ont toutes pu être identifiées grâce à votre travail, à celui de Iouri Dmitriev, il y avait beaucoup d’Ukrainiens. Oui, le fait est que parmi les déportés des camps des Solovki, il y avait beaucoup d’Ukrainiens, de représentants de l’intelligentsia ukrainienne, de la classe politique, « les grands hommes de l’Ukraine », comme les appellent nos collègues ukrainiens. Ce sont des prisonniers des Solovki qui ont été emmenés en Carélie pour y être fusillés. Et lorsqu’ils n’ont plus donné signe de vie, qu’il n’y a plus eu de correspondance, beaucoup de monde s’est mis à les chercher sans relâche. Ce ne sont pas seulement leurs proches, mais aussi d’anciens collègues ou des connaissances, qui n’ont jamais perdu espoir de retrouver leurs traces, jusqu’aux années 1990. Dans les années 1990, vous menez ce long travail d’enquête et vous finissez en 1997 par découvrir ce lieu qui deviendra rapidement un lieu de mémoire avec une Journée internationale de la mémoire des victimes de la Grande Terreur célébrée chaque 5 août au sein du cimetière mémoriel de Sandormokh. C’est l’unique Journée internationale de la mémoire en Russie. Elle accueille des diplomates, de jeunes gens et pas seulement les descendants des victimes de la Grande Terreur qui sont enterrés là-bas. C’est une Journée internationale de la mémoire qui a été acceptée et mise en place par les autorités de Carélie. Mais depuis 2015, les autorités russes, le gouvernement de Carélie, les responsables locaux ont refusé de prendre part à ces journées mémorielles. Et depuis lors, ce sont devenues des cérémonies civiles, sans participation des officiels. Ces Journées de mémoire se sont transformées : elles ne sont plus uniquement un hommage aux morts. Elles sont devenues des événements réunissant des personnes qui veulent commémorer la terreur du XXe siècle, mais qui s’inquiètent aussi des limitations des droits et des libertés actuelles, des prisonniers politiques et qui se battent pour la liberté. Aujourd’hui, en Russie, au niveau officiel, la mémoire de la Terreur d’État de l’époque soviétique est absente. Vous décrivez même un phénomène qui consiste en quelque sorte à diluer la mémoire. Comment cela se traduit-il à Sandormokh ? À Sandormokh, cela se traduit tout d’abord par le fait que les autorités de Carélie ignorent les cérémonies de commémoration. Il y a aussi eu cette tentative de la part des autorités russes et de la société historique militaire russe d’affirmer qu’à Sandormokh il n’y a pas que des victimes de la Grande Terreur qui ont été fusillées, mais qu’il y a avait aussi des prisonniers de guerre soviétiques exécutés par les Finlandais en 1942. Ils essayent de créer une mémoire hybride, une mémoire édulcorée avec des faits erronés. Il n’y a pas eu de prisonniers de guerre soviétiques exécutés là-bas. Or, les tentatives d’introduire dans la conscience collective le fait que les Finlandais ont aussi fusillé des soldats, ont pour but d’amoindrir la mémoire de la Grande Terreur.

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